Fragments et fils jour 49 : Nuages olympiques.
Confinement en France après 20 ans de Chine
L'année 2020 devait être un rêve olympique japonais. Mais le ciel s'est obscurcit en mars dernier dans le pays du soleil levant. Le report des Jeux Olympiques du Japon au plus tard à l'été 2021 a déjà couté très cher au pays le plus endetté du monde. Par un effet de cascade, une annulation des JO de 2021 entraînerait aussi un surcoût pour l'organisation des JO de Paris en 2024 et mettrait aussi en danger le rêve olympique français. Mais nous n'en sommes pas encore là.
La Chine a eu la chance d'organiser ses JO entre deux épidémies, celles de 2003 (SARS) et de 2009 (H1N1). Il y a 12 ans jour pour jour, le 04 mai 2008, le relais de la flamme olympique débutait ainsi en Chine à l'île de Hainan pour aboutir à Pékin le jour de la cérémonie d'ouverture le 08/08/2008 à 8h08 du soir. Cette répétition du 8 n'est bien sûr pas un hasard. Les nombres en Chine font toujours l'objet d'une grande superstition qui prend en fait racine dans une science antique. Le sinologue français Marcel Granet consacre ainsi tout un chapitre sur les nombres dans "La pensée chinoise" :
" L'idée de quantité ne joue autant dire aucun rôle dans les spéculations philosophiques des Chinois. Les Nombres, cependant intéressent passionnément les Sages de l'ancienne Chine. "
Selon cette sagesse ancienne, le nombre 8 est tout à fait approprié à une cérémonie d'ouverture de JO. Marcel Granet indique que " toute l'ordonnance de la liturgie (dimensions protocolaires, durées, quantités...) devra être commandée par le nombre 8 ", le sinologue notant que " Tout, dans un sacrifice fait au printemps (Est), se dispose par 8 (par 7 l'été, par 9 l'automne, etc.), et si l'on veut alors , par exemple faire pleuvoir, il faudra faire danser 8 danseurs, offrir 8 poissons, construire un tertre de 8 pieds de côté, fabriquer 8 dragons : 1 grand (de 8 pieds de long) + 7 petits (de 8/2 pieds de long), etc. " Le "Bagua" est aussi le nom d'un des grands arts martiaux internes chinois : la boxe des 8 directions. Dans les temps modernes, il n'est pas rare de voir s'afficher dans un hôtel de faux tarifs de 888 yuans, l'important n'étant pas leur exactitude mais l'énergie de chance qu'ils contiennent. Un numéro de téléphone terminant par 88 coûtera plus cher qu'un autre.
En 2008, je me trouvais à Jinan dans la province du Shandong après y avoir été envoyé par le Délégué Général de la Fondation Alliance Française en Chine André de Bussy en octobre 2007 pour diriger la toute jeune Alliance Française. Durant l'été, je supervisais le chantier de rénovation des nouveaux locaux de l'Alliance Française que j'avais décidé de loger dans un ancien bâtiment appartenant à la cathédrale centenaire de Jinan située dans le campus de l'université du Shandong. Jusqu'au 08 août 2008, les ouvriers maintenaient un rythme intense de travail malgré la chaleur suffocante de l'un des "fours" de la Chine. Jinan fut une ville célébrée par les poètes du fait de ses multiples sources, en particulier "la source de la bouche du tigre", malheureusement nombre de ces sources sont aujourd'hui taries même si j'ai pu constater en une décennie, de ma première arrivée en 1999 à mon retour en 2008, une amélioration notable de la pollution des rivières et des sources nourries par "le lac de la grande clarté " se situant au centre de la ville. Une fois que les JO avaient débuté, la sieste quotidienne des ouvriers se faisait au rythme de la retransmission des épreuves sportives sur le petit poste de télé qu'ils avaient ramené sur le chantier. Pour vivre pleinement le début de la grande fête olympique, conscient que j'avais la chance de voir de mes propres yeux un grand événement de l'histoire de ce début de 21ième siècle, je décidai de me déplacer dans la capitale. Si je ne pus pas obtenir de billets pour la cérémonie d'ouverture, je me rendis à plusieurs reprises à Pékin pour assister à différentes épreuves : boxe, judo, tennis et athlétisme. Ce fut pour moi comme un rêve éveillé de voir en action des champions comme Roger Federer et Usain Bolt.
En ce mois d'août 2008, Pékin était méconnaissable. Un calme inhabituel régnait dans la ville avec une circulation minimale de véhicules qui montrait que les autorités chinoises avaient soigneusement préparé les conditions de lancement des JO. Si le ciel était d'un bleu azur ce 08 août 2008, ce n'était pas un coup de chance. Je me souviens d'un ciel similaire à Pékin un an auparavant le 08 août 2007 qui était le résultat de fusées remplies d'iodure d'argent lancées dans les nuages pour provoquer la pluie juste avant le jour où on souhaitait obtenir un ensoleillement sans nuage. La technique maîtrisée à l'avance ne pouvait donc échouer. Les nuages de bon augure, motif ancien des poteries antiques chinoises représentés sur la torche olympique, étaient en fait des nuages artificiels créateurs de ciel bleu.
Comment le Quaker Luke Horward (1772-1864), le "parrain des nuages" qui fut le premier en 1802 à nommer les cumulus, les stratus et les cirrus, aurait nommé ces nuages olympiques du ciel faste pékinois de 2008 ? Il faut lire le roman brillant "La théorie des nuages" de Stéphane Audeguy publié en 2005 pour comprendre ce passage de la science ancienne à la science moderne pour comprendre les nuages :
" A vrai dire Luke Howard sait, depuis la minute où il a été désigné pour la prochaine conférence, sur quoi elle va porter. Il compte parler des nuages. Et il en parlera comme personne avant lui. Avant lui, les nuages n'existent pas en tant que tels. Ce ne sont que des signes. Signes de la colère ou de la félicité des dieux. Signe des caprices du Temps. De simples augures, bons ou mauvais. Mais signes seulement, sans existence propre. Or on ne peut pas comprendre ainsi les nuages. Pour les comprendre, prétend Luke Howard, il faut à un moment les considérer en eux-mêmes, pour eux-mêmes. Bref, il faut les aimer, et il est en réalité le premier à le faire, depuis l'Antiquité. "
Malgré toute cette préparation scientifique du ciel chinois, les autorités crurent bon de montrer à la télévision des images artificielles du feu d'artifice de vingt heures huit que je vis réellement dans les ruelles du vieux Pékin qu'on appelle Hutongs, si bien dessinées par l'artiste Charles Chauderlot, même si des journalistes occidentaux crurent bon de leur côté de polémiquer sur ces images truquées. Toutes les polémiques occidentales sur les JO qui n'ont pas épargné la Chine avec même des menaces de boycott dans une comparaison irrationnelle avec les JO de Berlin de 1936, s'alimentaient négativement depuis plusieurs mois jusqu'à ce que les deux-mille huits percussions tambourinent dans le nid d'oiseau pour ouvrir la cérémonie. C'est la vibration d'une histoire de cinq mille ans et ses grandes réalisations : de l'invention de la boussole à la construction de la grande muraille en passant par le commerce de la soie, qui fit alors frémir le peuple chinois - mais aussi le monde spectateur - avec quatorze-mille figurants dans un spectacle son et lumières magistralement orchestré par le réalisateur Zhang Yimu. Peu importe que les nuages ou le ciel bleu ne fussent pas naturels, peu importe que les images retransmises du feu d'artifice ne fussent pas réelles, ce jour-là impossible n'était pas chinois et l'essentiel n'était pas seulement de participer mais de briller, quoiqu'en dise Pierre de Coubertin.
C'est que le son des tambours sembla conjurer le mauvais sort de cette année du rat dont ont dit qu'elle apporte toujours son lot de catastrophes, comme l'année 2020 ne semble pas le démentir. L'année 2008 avait débuté par un des hivers les plus froids depuis longtemps provoquant une situation chaotique en plein nouvel an chinois avec neige et verglas dans le sud subtropical, ensuite de violentes émeutes éclatèrent au Tibet en mars contre des Chinois Hans, ce qui eut des conséquences sur le passage de la flamme le 07 avril à Paris où la championne paralympique Jin Jing fut agressée dans son fauteuil roulant par des perturbateurs défendant une indépendance tibétaine que même le Dalai-Lama n'a jamais vraiment soutenue, enfin le 12 mai un terrible tremblement de terre tuait plus de 80000 personnes dans le Sichuan avec une efficacité meurtrière qui rendrait presque l'action du COVID-19 indolente.
S'il ne faisait pas bon être français en Chine au printemps 2008, à Jinan je me prétendais parfois italien quand je prenais le taxi pour éviter les remontrances populaires sur la trahison ressentie lors du passage perturbé de la flamme olympique à Paris, absolument rien ne pouvait sortir les Chinois de leur enthousiasme à accueillir les JO lorsque le relais de la torche olympique commença en Chine le 04 mai 2008. L'effervescence joyeuse du passage de la flamme à Jinan me montra un exemple d'unité nationale devant l'adversité qui m'impressionna profondément. C’est ainsi une Tibétaine entourée de Chinois Han qui brandit la flamme sacrée au sommet de l’Everest.
Malgré cette impopularité éphémère de la France, c'est avec un Français que les Chinois partagèrent leur bonheur de brandir la torche olympique. Michel Humbert, installé en Chine depuis 24 ans et à Yantai depuis 20 ans en tant que conseiller pour la ville dans le domaine des investissements internationaux, avait déjà connu les honneurs en 2005 en recevant des mains de l'ancien premier ministre Wen Jiabao la plus haute distinction pouvant être remise à un étranger à savoir la Médaille d'or de l'amitié chinoise en reconnaissance de son travail, il fut ainsi le seul étranger à participer au relais de la flamme. Homme de lettres, il en fait le récit dans son livre "Impressions asiatiques " :
" Qingdao est une ville qui m'est chère. En effet, c'est ici, qu'un beau matin de juillet 2008, j'avais eu l'honneur insigne de recevoir la flamme de la torche olympique, de la transporter le coeur battant et de transmettre la flamme à la torche du coureur suivant, geste éminemment symbolique et fait de manière rituelle, tout cela sous des millions de regards extasiés à Qingdao, sans compter les milliards d'autres regards en Chine et sur toute la planète, dans une liesse populaire, une allégresse et une fierté indescriptible . Ce fut une émotion à nulle autre pareille, mémorable pour la vie. "
Quand je rencontrai pour la première fois Michel Humbert en 2010 à Yantai alors que j'étais chargé par la région des Pays de la Loire et l'Alliance Française d'y ouvrir un centre de français, je compris immédiatement que sa réputation d'homme rassembleur n'était pas surfaite. Il y a chez le Président du cercle francophone de Yantai, une force stable d'optimisme qui vous donne le supplément d'âme nécessaire pour avoir foi en soi-même et accomplir ses rêves les plus fous illustrant parfaitement ce que nous racontait un autre grand optimiste le chanteur Jacques Brel : " Je crois qu'on ne réussit qu'une seule chose, on réussit ses rêves. "
C'est bien ce rêve olympique que la Chine a réussi contre vents et marées en 2008 qui a redonné une confiance au peuple chinois qui, à l'heure où les incertitudes de la pandémie pèsent lourdement sur le monde, ne pourra se renforcer profondément que dans un regard bienveillant de l'occidental qui correspondrait à la vision légère de l'extraordinaire étranger de Baudelaire :
" - Eh ! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages ! "
Jour 48 : Trait d'union métissé.
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